Relativement Noël

Encore une fois, le boulot a pris le dessus.

Encore une fois, les équations complexes ont consommé les précieuses heures de sa soirée.

Encore une fois, les enfants se sont endormis sans histoire, sans papa.

Encore une fois, leur mère se couchera dans un lit froid.

Leur mère…. il ne l’appelle même plus sa conjointe.

Elle sera leur mère toute leur vie, mais si la tendance se maintient, elle ne sera plus sa conjointe pour longtemps.

Pourquoi le serait-elle d’ailleurs ?

Trois ans à chercher la solution à ces équations. Une solution élusive, qui joue à cache-cache avec son intellect. À la lisière de sa conscience, au tournant d’une différentielle ou d’une triple intégrale, à la limite (pff… quel jeu de mots lamentable !) de la connaissance et traversant une autre dimension (encore un jeu de mots pourri !) de son univers malsain.

Trois ans à revenir sur cette expérience mentale, comme Einstein le faisait si bien avec son voyage sur un rayon lumineux.  Une expérience mentale ! Combien de fois lui avait-on reproché de focaliser ses efforts sur un fantasme, sur une histoire enfantine. Mais il était convaincu que démontrer l’impossible n’était en fait qu’une façon de prouver la réalité. Et la légende de la distribution de cadeaux par le Père Noël dans tous les foyers de la planète en une nuit se révélait être la parfaite métaphore, la plus sublime des allégories à décortiquer !

Trois ans à se torturer pour essayer de comprendre pourquoi et comment une telle expérience peut être possible. Comment peut-on réussir un tel exploit ? Les théories récentes démontrant les présences multiples simultanées fournissaient seulement une réponse partielle. Les variables sont multiples, les constantes, immuables, mais trop nombreuses pour englober tous les paramètres essentiels à la résolution de ces équations. Quelque chose manque. Quelle chose cloche. Définitivement, ça cloche….

?

Quel est ce son ? ….. De cloche ? Ou plutôt de clochettes ?

Une ombre massive passe alors devant la seule fenêtre de son bureau du sixième étage du pavillon de physique théorique de l’université.

Quel genre de créature pourrait faire une ombre en cette froide nuit d’hiver ?

L’ombre passe de nouveau et il perçoit des plumes blanches, ou serait-ce une bourrasque de neige ?

De la neige ? Nuit d’hiver ?

Le choc est puissant.

Quelle date sommes-nous ?

Combien de jours est-il resté isolé dans son bureau cette fois-ci ? Seul en compagnie de ces froides et impersonnelles équations ?

L’ombre n’a plus d’importance. La neige est superficielle. Tout ce qui compte est la date….

Une rapide consultation sur le calendrier ne l’aide pas …. la page de juillet est encore affichée. Il remarque alors avec un mélange d’humour cynique et de dégoût que le calendrier de son bureau est celui que son fils lui a offert… l’an dernier. Ou était-ce l’année précédente ?

Une dangereuse prise de conscience prenait racine sans son intellect.

Il avait pris l’habitude de résoudre les équations sur le mur blanc. Directement sur le mur peint de revêtement acrylique facile à nettoyer.

Écrire directement sur le mur était probablement l’acte le plus vengeur de toute son existence….

Écrire sur les murs… et si sa mère le voyait ! Ah ! Doux souvenirs d’enfance…. Écrire sur les murs… et, moins doux souvenirs, repeindre les murs sous les yeux maternels réprobateurs…

Écrire sur les murs était étonnamment satisfaisant, mais ne lui donnait pas accès aux ressources du réseau informatique ou au calendrier perpétuellement présent dans un des coins du moniteur d’ordinateur.

Il démarra en trombe l’ordinateur, soudainement empreint d’une urgence proche de la panique pour savoir la date. Un horrible doute commençait à perfuser son esprit… et s‘il avait oublié ? Encore une fois !

La Loi de Murphy s’empara alors de son ordinateur qui demanda une mise à jour immédiate. 14 minutes 33 secondes de délai avant de connaître la date.

Il sortit de son bureau pour chercher un calendrier pour réaliser rapidement que toutes les portes des pièces adjacentes étaient verrouillées. En se retournant vers son bureau, une ombre passa devant ses yeux. Une ombre et un large sourire.

Sons de clochettes, de rires moqueurs et effluves de cannelles et de gingembre.

Ça y est, il a oublié de manger encore une fois et les hallucinations dont son médecin l’avait mis en garde ont commencé.

Un grand rire lui fit tourner la tête.

La vision qui s’offrit à lui le fit reculer et il roula sur les cocottes de sapin qui parsemaient le plancher du corridor.

Des cocottes ?

Cette dernière pensée accompagna sa chute jusqu’au moment où son crâne frappa durement le linoléum.

Un souffle puissant et froid le ramena à la réalité.

Et quelle réalité !

« Albert avait commencé à comprendre, tu sais »

Incapable de comprendre ce qu’il venait d’entendre, il ne pouvait que fixer l’immensité du ciel. Les centaines de milliers d’étoiles rutilaient sans aucune pollution lumineuse. Son expérience d’observation des cieux lui indiquait qu’il devait se trouver à une très haute altitude pour avoir accès à un ciel si clair, si lumineux.

« Albert était un chic type. Un peu ébouriffé, mais bon, c’était un artiste après tout ! »

Il fit un effort pour se concentrer sur cette voix de baryton aux tonalités joviales… et faillit perdre connaissance en reconnaissant le personnage.

Barbe blanche, ceinturon noir, petites lunettes à la monture dorée, vaste habit rouge… non !

Il retourna son regard vers le ciel, prit contact avec le traîneau… QUOI ?

Il reprit tous ses sens en un clin d’œil.

Le ciel étoilé,

Le traîneau,

Le… Père Noël ?

« Ouais, ça donne un coup la première fois. Ne t’en fais pas, ça passera. »

Le souffle court, il tentait vainement de comprendre.

« Oh, respire, respire, l’air est plutôt ténu à cette altitude. »

L’hyperventilation le menaçait maintenant, mais la faible concentration d’oxygène dans l’atmosphère le maintenu conscient et presque lucide.

« Tu vois, les étoiles ne changent pas de forme. Oh, Star Wars est bien divertissant, mais au niveau de la physique, pfff, les mecs ne comprennent rien. Hyperespace ! Hahahahaha, Albert aurait bien rigolé ! Il avait commencé à comprendre, mais les histoires de bombe atomique et tout le tralala l’on fait dévier. Quel dommage… il était si près de réussir. “

Un long silence suivit. Il avait encore peine à se concentrer tant le surréel de la situation s’agrippait à sa conscience. Lui, le scientifique, le physicien, le pur analytique, en traîneau avec le p…. avec le p…., il ne pouvait même pas articuler mentalement le nom !

LE PÈRE NOËL !

Le père Noël qui lui parle de physique !!!!

‘Il faut que je te dise…. tu n’es pas ici pour rien. J’ai hésité longtemps, mais je vois bien que tu t’approches de la solution.’

Hein ? Son cerveau se mit soudainement mis à fonctionner en accéléré.

Proche de la solution ? La résolution de la théorie de la relativité, de la théorie unifiante de la relativité à portée de la main ?

ENFIN !!

Mais, que pense-t-il là ? Pourquoi s’exciter des propos de cet hurluberlu qui n’existe pas et qui de toute façon ne peut être qu’une hallucination causée par un manque de glucose dans le sang simplement parce qu’il a encore oublié de manger….

‘Ah tu dois penser que tu hallucines….’

Bon, un télépathe volant contrôlant des rennes magiques… de mieux en mieux.

‘Et tu dois bien te demander ce que je connais en physique. Laisse-moi t’expliquer…. ’

S’ensuivit un long discours philosophique et physique sur les théories les plus récentes de la physique moderne, l’évolution de la pensée scientifique à travers les âges, le rôle de la religion pour limiter la croissance des connaissances, l’origine des mythes et légendes, le tout en volant à une vitesse folle et en faisant plusieurs pauses inexpliquées accompagnées de manœuvre de haute voltige de paquets multicolores et multiformes.

Ah oui, bien sûr, la distribution de cadeaux.

Son délire déliait les détails de l’histoire du bon St-Nicolas.

‘Non, non, St-Nicolas n’était qu’un bon vieux qui m’a donné un coup de main pendant quelques décennies, soit gentil et ne confonds pas les personnages.’

Ah oui, le télépathe de l’apocalypse lit mes pensées…..

‘‘Hé, hé, pas de l’apocalypse. Tout le monde peut faire ce truc de l’esprit. Il suffit de savoir comment. Mais ce n’est pas le sujet de la dissertation de ce soir. Écoute, tu dois cesser tes travaux.’

Oh. Ça devient intéressant.

‘En fait, si tu considères ton utilisation de la constante de Planck et que tu la remplaces par….’

Et la discussion devint

VRAIMENT

CAPTIVANTE !

Il en oublia sa situation.

Il en oublia son hallucination.

Il en oublia la date et son implication.

Le chauffard télépathe venait de le convaincre que tout cela était réel.
‘Ah, quand même…’

Il était sur le point de réussir. La théorie de la contraction du Temps et de l’Espace. Les premières nanosecondes après le Big Bang, cette cataclysmique explosion à l’origine de l’univers pendant lesquelles toute la matière de notre univers  (oui, parce qu’en plus, le givré barbu venait de lui démontrer que le mot univers n’est pas si universel quand on pense que le nombre ‘d’univers’ est aussi important que… tout le reste) s’est déplacée à une vitesse supérieure à la lumière pour accélérer le développement des galaxies et de tout ce que nous considérons ‘la réalité’.

Givré le barbu, mais drôlement calé en physique.

‘Oh, merci, mais en toute humilité, ce que tu es en train d’accomplir dépasse tout cela. Mais vois-tu, c’est la raison pour laquelle tu dois cesser tes travaux.’

Il remet ça !

‘Ce que tu as accompli depuis quelque temps, en fait quelques mois, te déshumanise. Réalises-tu que tu ne manges presque plus ? Que tu es retourné à la maison pour la dernière fois il y a 13 ans ?’

QUOI ?

‘Oh, tu n’as pas vu ? Le temps s’est accéléré pour toi. En fait, autour de toi. Ton énergie cérébrale a initié une distorsion de l’espace-temps… mais je n’ai pas à t’expliquer pourquoi puisque tu le décris très bien dans tes équations. Mais comprends-tu seulement le coût de tes découvertes ? ’

Son cerveau s’est abruptement éclairci : MAIS OUI !

Il allait tout découvrir, tout expliquer….

Et tout manquer.

‘Ah, je savais bien que tu comprendrais.’

Oui, humblement, la réalisation de ces conclusions se fit sentir et pénétra son être.

Il comprenait le secret de la distribution instantanée des cadeaux en ce soir de Noël.

Il comprenait surtout que ce processus était complexe et très contrôlé.

Il comprenait aussi qu’un processus similaire lié à la science même qu’il concevait avait entraîné une distorsion du continuum espace-temps similaire aux premières nanosecondes après le Big Bang, causant une accélération de sa vie aux dépens de son entourage. Lui seul en serait la victime au début, mais progressivement l’énergie vitale le connectant aux autres les entraînerait dans une spirale infinitésimale semblable à un trou noir émotionnel.

Bref, il s’éteignait.

‘Tu as vraiment presque tout compris.’

Presque ?

‘Je vais maintenant te montrer la solution en renversant les paramètres variables et…’

Revenir en arrière !

‘Ah vraiment, tu es fort ! Juste assez pour te permettre de…’

Démissionner ?

‘Bon, j’ai dit que tu étais fort, mais je vois que tu n’as pas vraiment tout saisi.’

Oups.

‘Allez mon vieux, on revient juste assez en arrière pour te permettre de doser tes efforts, de vivre un peu, de voir la vie défiler à un rythme normal… bref de redevenir humain. Le temps est une variable bien spéciale. Oui, une variable, et non une constante…. Rappelle-toi de ce détail dans tes équations.’

Oui !

Bien sûr !

Il allait rétorquer lorsqu’un grand choc le fit basculer.

Il se releva pour voir une ombre furtive se déplacer derrière la fenêtre de son bureau. Le calendrier sur le mur virevolta quelques instants et il prit conscience de la date.

Relativement.

******

Le retour à la maison ce soir-là fut calme et paisible. Le flot incessant des véhicules fut une occasion pour poursuivre la réflexion amorcée dans le traîneau. Il fallait bien se rendre à l’évidence : revenir deux semaines en arrière avant Noël était une bénédiction pour lui. Son succès en physique ne pourrait jamais compenser pour son échec de vie.

Il arriva enfin au havre de paix de la résidence familiale. Le cœur plein d’émotions nouvellement découvertes, un peu inquiet de la réaction de ses proches qui ne pouvaient comprendre le dilemme intérieur qui l’avait habité si longtemps. Un peu inquiet de savoir si le changement profond serait visible ou non dans sa posture et son expression.

Il s’extirpa de son véhicule lentement et n’eut pas le temps de fermer la portière lorsqu’un rayon de lumière jaillit de la porte du domicile et que deux petites voix stridentes retentirent en chœur dans la soirée frigide de décembre.

‘Papa ! ’

Il était de retour.

Juste à temps.

Relativement.

Dans la complexe équation de la vie, le temps est une variable et non une constante.

Quand on choisit son temps, on choisit sa vie.

Remplacez donc les présents du passé par le présent à l’avenir.

Joyeux Noël.

Par François Lavallée M. Sc.

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